Je commence le drag aux beaux-arts. J'y découvre Matt Mullican, à travers des Cosmogonies qu'il développe tout au long de sa carrière. Il pense les représentations comme des réalités propres. Ainsi, ici, le·s personnage·s de Glenn existe·nt dans plusieurs réels qui correspondent à leurs formes.
Matt Mullican se met aussi en scène lors de performances sous auto-hypnose, où il tente de voyager à travers ces différentes couches de réels.
Je tombe au même moment sur le livre de Vinciance Despret Au bonheur des morts. Elle y propose de considérer les mort·e·s sous le prisme de leur régime d'existence spécifique. Les vivant·e·s sont vivant·e·s, les mort·e·s sont mort·e·s.
Enfin, l'année de mon diplôme, Sasha Velour gagne la neuvième saison de Ru Paul's Drag Race avec des pétales de roses.
Je lis un peu après son livre The big reveal. L'intro est une bande dessinée, où, dans une interview, Sasha répond à la question "What's the biggest reveal ?" par "The biggest reveal is death". De là , je commence à rassembler des éléments et à formuler ma première explication du drag
Faire du Drag, pour moi, c'est produire une énergie qui fonctionne comme le courant alternatif. En drag, sous le nom de Trinity Bellucci, je suis à la fois plus que moi, et moins que Mariah Carey dont je fais semblant de chanter les chansons.
C'est cette énergie qui vibre entre être "plus que" et être "moins que" qu'on travail avec le public.
Sasha propose d'aller chercher une origine du drag dans les traditions shamaniques et rituelles, où les individus qui troublent le genre troublent aussi plus facilement le voile entre les réalités (des mort·e·s, des esprits,...). Je me sens plus à l'aise de partir de Jean Genêt, et du poème Le Funambule qu'il écrit pour l'acrobate Abdallah Bentaga.
On peut lire plus longuement le début ici
Extrait du Funambule de Jean Genet
La Mort — la Mort dont je te parle — n’est
pas celle qui suivra ta chute, mais celle qui pré-
cède ton apparition sur le fil. C’est avant de
l’escalader que tu meurs. Celui qui dansera
sera mort — décidé à toutes les beautés, capa-
ble de toutes. Quand tu apparaîtras une pâleur
— non, je ne parle pas de la peur, mais de
son contraire, d’une audace invincible — une
pâleur va te recouvrir. Malgré ton fard et tes
paillettes tu seras blême, ton âme livide. C’est
alors que ta précision sera parfaite. Plus rien
ne te rattachant au sol tu pourras danser sans
tomber. Mais veille de mourir avant que d’ap-
paraître, et qu’un mort danse sur le fil.
Chez Genêt, passer dans la représentation c'est "mourir", pour que le fil puisse chanter, pour que l'acrobate puisse danser, pour qu'on puisse le regarder.
Ailleur, l'homme qui invente le Butō prend le nom Hijikata. C'est le mot japonais pour la fleur de genêt, choisie en référence au nom de l'auteur.
Cette "danse des ombres" naît en 1958, avec la pièce Kinjiki. Elle se base sur un texte de Yukio Mushima, et a pour thème central l'homosexualité.
Dans le documentaire Piercing the mask, on assiste à une "entrée" dans le Butō. Une femme vient avec un bâton frapper le front d'une danseuse.
"Un éclair frappe le sujet du Butō ainsi. Il parcourt le corps et va dans sol en passant par les orteils. Il tire le corps, qui commence à marcher et le corps devient une coquille vide. C'est là le commencement du Butō"
Aux États-Unis, le mot drag a un début mouvementé. Il est utilisé à la fois par les premiers activistes queer comme l'ancien esclave William Dorsey Swann et dans les minstrel shows racistes de l'époque.
Dans le vaudeville, de nombreux female impersonators apparaissent. Bert Savoy débarque à Broadway. Il popularise l'expression You slay me !, littéralement, "Tu me terrasse", et meurt en 1923, frappé par la foudre. Il aurait dit juste avant que l'éclair tombe : "Pitié, Miss Dieu ne fait elle pas de terrible blague ?". Dans portrait peint par Charles Demut, Savoy est dépeint sous la forme d'un lilas.
Entre les fleurs et la foudre, en 1979 à San Francisco, les Sœurs de la perpétuelle indulgence forment leur "couvent". Encore en activité, ces drag au costume de bonnes sœurs sont connues pour aller prêcher la bonne parole du safe sex dans les lieux de cruising et pour leur combat contre la politique de Reagan durant les années sida.
Mais une de leur première apparition militante est leur participation à la Three Mile Island Protest, une marche anti-nucléaire où elles performent leur Rosaire en temps de péril nucléaire. Ici sont dit les mort·e·s, les luttes et les joies. Tout ce en quoi on peut croire.
Aussi, remettre en scène une institution religieuse alors qu'elle nous rejette, cela fait penser au Patchwork des noms, le monument qui se créé alors qu'il n'y à pas d'espaces publiques pour commémorer.
Je finis tout ça avec une blague. On donne des tips aux drag queen comme l'obole de Charon, pour passer de l'autre côté, pour être emmené.
Plus tard Edwin me montre un documentaire sur l'histoire des "travestis", avec le metteur en scène Olivier Py. Ce dernier conclu le film avec toute la grandiloquence du drag.
"Le travesti est présent dans l'histoire de l'art, parce que le rôle de l'art c'est de dire la vérité et que le travesti dit la vérité. Et la vérité la plus fondamentale c'est que nous allons mourir, que nous ne sommes rien, que nous sommes juste des acteurs sur une scène pour un petit moment avec un masque, et que tout le reste n'existe pas.